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Philippe Verseils est pasteur à Port au Prince en Haïti, envoyé par le DEFAP – Service protestant de Mission, auprès de la Fédération Protestante d’Haïti. Son regard ne peut que nouos interpeller sur l’image que l’on peut avoir des autres sociétés.
Dans les rues de Port au Prince, on finit par s’habituer à la présence de tous ces gens armés aux coins des magasins ou dans les cours des maisons cossues. 
On finit par ne plus remarquer les multiples chars, les voitures blindées en tous genres et par ne plus faire attention à ces armes de guerre pointées par tous ces casques bleus impassibles à chaque croisement. 
On finit même par avoir l’impression de circuler dans un vaste terrain de jeu où de grands enfants déguisés en soldats jouent ‘paisiblement’ à la guerre. 
On finit par oublier que les armes sont chargées de balles réelles qui sont faites pour tuer et pour faire régner la peur. 
Plus de deux mois après la prise de fonction du nouveau président d’Haïti, la nomination du premier ministre n’est pas encore prête d’aboutir. Même si l’ancien gouvernement est toujours en place, la démission des responsables politiques, qui ne sont 
plus là que de façon transitoire, est effective. Cette nouvelle et interminable période de flottement politique génère un sentiment de plus grande impunité et augmente de ce fait l’insécurité.  
Tout à coup alors, au détour d’un fait divers sanglant, l’inquiétude refait son apparition et vient brutalement nous rappeler que ce quotidien qui finit par passer inaperçu n’est pas un jeu ni une simple mise en scène théâtrale et innocente.  
C’est un dispositif de guerre dans un pays sans conflit. 
C’est un décor à l’intérieur duquel on ne joue pas mais on tue. 
 
Dans les quartiers protégés de Pétion Ville, il y a quelques jours, en pleine nuit, quelques coups de feu ont brutalement déchiré le silence du petit matin. 
Un petit voleur de 13 ou 14 ans s’était introduit dans une maison dont les propriétaires étaient absents.  
Je ne sais pour quelle raison il a du s’enfuir rapidement, laissant tomber son butin dans le jardin d’à coté, deux petites bouteilles de parfum entamées et un vieux parapluie. 
Plusieurs coups de feu. 
Heureusement il était suffisamment leste pour parvenir à s’enfuir.  
Peut-être que le gardien était de mèche et qu’il a tiré en l’air exprès pour ne pas l’atteindre. 
Mais le lendemain, personne dans le quartier ne paraissait particulièrement ému. Les voisins étaient un peu troublés car leur sécurité, tout à coup, semblait un peu plus incertaine et les rouleaux de barbelés ne vont pas manquer de se déployer davantage  encore tout en haut des grands murs d’enceinte. 
Ce sont les gardiens des maisons aux alentours qui ont fait comprendre que le gardien d’à coté devait bien être au courant, sinon il ne l’aurait pas manqué.  
Et tout le monde semblait le regretter, trouvant normal que cet enfant soit abattu pour deux petites bouteilles de parfum et un parapluie, premier délit, pour eux, d’une longue série qui le mènera tout droit et inévitablement aux gangs qui sévissent dans les quartiers.  
Comme une mauvaise herbe naissante qu’il faut éradiquer avant qu’elle n’envahisse trop.
 
Je mesure alors tout à coup une nouvelle distance dont je ne réalisais pas l’ampleur et qui me sépare davantage que je ne  l’imaginais de ceux avec qui je prends pourtant tant de plaisir à vivre depuis près d’une année maintenant. 
                                                                                                                      
A l’écoute de ce discours répressif et sans pitié sur ce gamin des rues ou ce ‘restavek’ (1) paumé,  je m’interroge sur le décalage entre ce que doivent penser au fond d’eux-mêmes les responsables des 15 orphelinats avec lesquels nous sommes en relation et ce que nous essayons de leur faire partager à travers nos projets de prise en charge individualisée des enfants.  
Ne sommes-nous pas dans une illusion utopique et inadaptée qui ne serait que le rêve irréaliste de cette partie privilégiée de l’humanité qui peut se payer le luxe de réfléchir sur le moindre stress traumatique de ses enfants surprotégés ?
 
Il y a déjà 30 ans Elisabeth BADINTER publiait un livre, « l’amour en plus » (2), qui lui a valu de très virulentes critiques.  
Dans cet essai elle avait osé toucher le tabou de l’instinct maternel, affirmant qu’il n’était pas inné. 
Elle y affirmait que l’amour maternel n’est pas un instinct qui procèderait d’une « nature féminine » particulière mais qu’il relève largement d’un comportement social, variable selon les époques et les mœurs.  
L’amour maternel n’est pas différent de l’amour paternel, « il ne va pas de soi », « il est en plus  ». 
 
Cette réaction sans pitié et sans émotion vis-à-vis de ce jeune voleur ne révèle-t-elle pas de même que l’attention à l’autre est aussi « en plus », le fruit d’un acquis culturel et éducatif et non un instinct qui procèderait de la « nature humaine » même ? 
Les comportements sociaux, et toutes les règles éthiques que ces comportements poussent à élaborer, sont variables selon les contextes, les cultures, les époques.  
Ils intègrent des hiérarchies sociales qui rendent normales et justes pour la grande majorité de la population certains types de comportements vis-à-vis des autres différents (qu’il s’agisse des femmes, des « moins bien nés », des enfants, des étrangers,…). 
Dans d’autres lieux ou dans d’autres temps ces attitudes ou ces jugements seraient jugés immoraux voire même condamnés. 
 
L’éthique et les valeurs égalitaires sur lesquelles nous basons tous nos projets sont issues de notre propre conception « universelle des droits de l’homme et du citoyen ».  
Je mesure aujourd’hui combien elles ne sont en fait, comme l’exprime Paul RICOEUR (3), que des « universels en contexte »  .  
Ces valeurs ne sont pas l’écho d’une morale universelle immanente reconnue par tous, mais se sont forgées dans le creuset d’histoires et constructions sociales, culturelles, religieuses et juridiques particulières dont elles sont inévitablement le reflet, dont elles portent les traces et les limites.  
Cependant, j’ai la conviction que, même si ces histoires particulières ne se construisent et ne s’expriment que dans le concret de ces contextes spécifiques, cela ne signifie pas qu’elles seraient si singulières qu’elles ne pourraient pas communiquer entre elles et qu’elles ne pourraient pas partager, malgré tout, un ensemble de valeurs communes.  
 
Mais cela nécessite un perpétuel effort de compréhension de part et d’autre, un vrai et constant « dépaysement » (4)  qui seul peut permettre la rencontre et la construction commune. 
 
Cette confrontation aujourd’hui à cette violence présente et latente autour de moi me fait sentir que mon voyage n’est pas terminé et que mon dépaysement ne fait que commencer.  
 
« Rien dans la vie n’exige plus d’attention que les choses qui paraissent naturelles » 
Honoré de Balzac 
 
Philippe VERSEILS  
 
 
 
                                                           
(1) Les ‘restaveks’ sont les enfants placés comme esclaves domestiques 
(2)« L’amour en plus, Histoire de l’amour maternel XVIIème-XXème siècle »,  Elisabeth Badinter, Essai (poche) 
(3)  «Tout  se  passe  comme  si  l’universalisme  et  le  contextualisme  se  recouvraient  imparfaitement  autour  de  valeurs  peu  nombreuses,  mais fondamentales telles qu’on les lit dans la déclarat ion universelle des droits de l’homme et du citoyen… Les législations précises qui garantissent l’exercice de ces droits… sont bel et bien le produit d’une histoire singulière… et l’accusation d’ethnocentrisme rejaillit sur les textes déclaratifs eux-mêmes, pourtant ratifiés par tous les gouvernements de la planète. Il faut, à mon avis, refuser cette dérive et assumer le paradoxe suivant, d’une  part,  maintenir  la prétention  universelle  attachée  à quelques  valeurs  où  l’universel  et  l’historique  se  croisent,  d’autre  part offrir  cette prétention à la discussion, non pas à un niveau formel mais au niveau des convictions insérées dans des formes de vie concrète. » P. RICOEUR, 
Soi-même comme un autre, Paris: Seuil, 1990, p.335-336. 
(4)  « Chacun doit accepter son contexte d’origine, pour se dépayser peu à peu, en sachant que le dépaysement est un déchirement » O.ABEL in Humanité, Humanitaire, Bruxelles: Facultés Universitaires Saint-Louis, 1998, p.12. 

Suite de la chronique de Philippe Verseils sur Haïti où il est engagé auprès de la Fédération Protestante d’Haïti.

Les paroles de Michel MAFFESOLI résonnaient en moi au cœur de ces rues grouillantes de vie, de couleurs, de sourire et d’efforts.
” On a tendance à analyser ce qui est institué, les grandes institutions stables. Il faut aussi analyser ce qui est instituant… car la vie s’affirme hautement, la vitalité retrouve force et vigueur, elle se vit en minuscule et il est nécessaire pour la comprendre d’en écrire les miettes éparses dont l’entièreté fait sens “.
Le quotidien est le terreau à partir duquel peut croître le vivre ensemble, c’est dans la banalité et sur le long terme que se crée et perdure l’être ensemble d’une société.
Ces paroles font écho à une réflexion de la romancière haïtienne Kettly MARS dans le petit article qu’elle signe dans l’ouvrage collectif ” Refonder Haïti ” :
” Comme l’écrit Gramsci, ” ce qui advient, n’advient pas tant par le petit nombre qui souhaite que cela advienne que parce que la masse des hommes abdique sa volonté, laisse faire, laisse se nouer les nœuds que seule une épée pourra par la suite défaire, laisse promulguer les lois que seule la rébellion fera abroger, laisse arriver au pouvoir les hommes que seule la mutinerie pourra renverser. La fatalité qui semble dominer l’histoire n’est rien d’autre au fond que l’apparence illusoire de cette indifférence, de cet absentéisme ” (A.Gramsci, ” les indifférents “, La Città futura, 1917). Personne n’a de solutions, mais tous, nous sommes la solution. Avant les documents, les projets, les conférences nationales et internationales, les ONG, les études coûteuses -les mêmes répétées à l’infini- les contrats et les dons, notre pays a besoin d’hommes et de femmes honnêtes, compétents et durs “.

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Philippe Verseils, notre chroniqueur haïtien, nous fait partager ce poème sur ce pays contrasté. Retrouver ces autres articles grâce au tag Haïti
 
J’ai rencontré au bout de mes larmes
Des enfants décharnés
Et désarticulés par la souffrance.
 
Ils agitent pourtant leurs pauvres mains
Pour dire bonjour au soleil.
 
Ce sont des enfants qui naissent avec la rosée
Et dorment sous les étoiles.
Ils attendent encor de la vie
L’accomplissement de ses plus belles promesses.
 
On les imagine
Maladifs,
Chétifs,
Mal vêtus,
Miséreux,
Orphelins,
Restés avec,
Dépendants,
 
Pourtant, au bout de leurs souffrances,
Il y a des mains qui se tendant
Pour la protection et pour la tendresse,
Pour leur montrer l’avenir
Et leur dire
Que les promesses du matin
Seront tenues. (Lire la suite…)
Suite des articles de Philippe Verseils sur Haïti où il soutient les programmes de la Fédération Protestante Haïtienne.
 
Cela fait plusieurs jours  que je me mets devant mon ordinateur pour commencer cette lettre de nouvelles et que les mots se bousculent sans parvenir à s’organiser, comme si les phrases s’opposaient, se contredisaient faisant ainsi perdre tout sens au texte. Comme si deux regards se croisaient en moi, deux lectures du monde qui m’entoure qui se percutent et se repoussent à l’instar de deux aimants opposés qui s’écartent avec d’autant plus de force qu’ils se rapprochent l’un de l’autre. Comme si chacun de mes yeux, en regardant la même scène, ne voyait plus la même chose.
Ce n’est pas simplement la vision de cette réalité si contrastée qui saute aux yeux dès que l’on met les pieds en Haïti, ce choc de deux mondes sur ce même pauvre bout de terre à la fois désolé et convoité, délaissé et envahi.
Il ne s’agit pas non plus du regard qui change suivant que ” l’on regarde la bouteille à moitié vide ou la bouteille à moitié pleine ” au gré de la variation de son optimisme.
C’est la réalité elle-même qui est double, ambivalente, contradictoire, dont on ne peut appréhender l’unité, dont la précarité a fini par faire éclater la cohérence.
Sur la route hier, à un carrefour où la circulation était quasiment bloquée, un petit vendeur d’eau tend une bouteille à un chauffeur qui la prend et cherche sa monnaie. A ce moment là, la file de voiture repart et le chauffeur redémarre sans attendre. Le petit vendeur d’eau se précipite alors, s’accroche derrière la voiture, tenant tant bien que mal son sac de bouteilles pour attendre le prochain arrêt et récupérer les quelques gourdes que le chauffeur lui doit.
Quel manque d’égard et quel mépris vis-à-vis de ce petit marchand des rues que le chauffeur n’avait pourtant certainement nullement l’intention de voler ! Quelle violence dans ce contact sans rencontre qui contraste avec cette jovialité serviable, cette spontanéité affable, ce contact chaleureux et attentif que, je n’en doute pas,  ce même chauffeur est capable de manifester à d’autres personnes au coin de la prochaine rue. (Lire la suite…)
Publié le 1 août 2011 Dans : Autour de nous, Scout du monde

Haïti : un an après le séisme

Suite de notre série sur Haïti avec le pasteur Philippe verseils, envoyé par le Service Protestant de Mission (partenaire des EEUdF pour les formations à la solidarité internationale) en Haïti auprès de la Fédération Protestante Haïtienne.
A 16h53, 35 secondes de silence ont pétrifié la ville 
comme elles l’avaient ensevelie il y a tout juste un an. 
Plus une parole, plus un geste pour marquer ce temps de mort. 
Bref instant de mémoire vivante et vibrante pour tant de morts. 
Je le ressens en cet instant comme une fracture : je ne suis pas d’ici. 
Je ne sais pas si les grandes douleurs sont muettes, mais les souffrances des autres sont indicibles. 
Elles ne se partagent pas. 
Elles ne nous appartiennent pas. 
Les exprimer à leur place serait comme les leur voler. 
Les façonner de mots serait en nier l’horreur. 
Un éditorialiste du Nouvelliste nous l’avait demandé : « Je suggère que nos amis étrangers nous laissent seuls pour un jour au moins. Pour un seul jour. Pour que les Haïtiens puissent enfin communier seuls avec leurs morts. Nous avons besoin de retrouver    un peu de paix ce jour-là. Seuls avec les nôtres  (1) ». 
Comment pourrions-nous en ce jour faire mémoire ensemble de souvenirs qui ne nous sont pas communs ? 
Je ne peux que vous dire l’émotion qui m’étreint. 
Je ne veux pas cacher les sanglots retenus qui me serrent la gorge. 
Ils me viennent de la vision de leur peine et non de l’évocation de leurs maux. 
Je ne peux, en ce jour, que vous transmettre leurs propres paroles : 
« Dans un an et un jour, j’irai pleurer sur les fosses communes qui ont enseveli mes frères et mes sœurs. 
Je ferai la prière de l’adieu. 
Je prononcerai l’absoute qui libèrera leurs âmes de l’horreur de ce monde et qui les purifiera de toutes les souillures. 
Dans un an et un jour, je libèrerai ma folie et enterrerai mon désespoir. 
Je danserai ma résurrection au son des vaccines et des tambours. 
Je ferai entendre un chant de vie sur la terre qui a recueilli les membres mutilés de mes frères et sœurs. 
J’ouvrirai les portes fermées du deuil. 
Je brûlerai l’encens dans les cathédrales. 
Je jetterai du parfum sur les autels et les reposoirs. 
Je secouerai avec fracas le potomitan debout au milieu de la terre. 
Dans un an et un jour, je jetterai mes habits de deuil. 
Mon cœur aura assumé la malédiction des cent mille morts, des cent mille malheurs, des cent mille vies dispersées par le vent du destin. 
Je me réconcilierai avec mes morts, avec mon pays, avec mes autres, avec moi-même. 
J’aurai  appris  du malheur  l’humilité des sages,  la témérité des braves,  l’audace des éprouvés  et le courage des déshérités. 
J’aurai appris la valeur des larmes, la force du chagrin et l’apaisement du réconfort. 
Dans un an et un jour, je chanterai pour eux, pour nous. 
Pour eux qui sont morts pour nous et nous qui vivons pour eux, qui porterons désormais leurs rêves et leur idéal, leurs passions et leurs confessions (2) ».  
                                                                                               
  (1)  Pierre ERICQ,                          
Le Nouvelliste, 5 Janvier 2011  
                                                                                                  
(2)  Maismy-Fleury FLEURANT,   « Absoute », in Les semences de  l’Espoir, recueil de poésies publié  par les Editions du CIDIHCA,  Montréal, en 2010

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