Dans les rues de Port au Prince, on finit par s’habituer à la présence de tous ces gens armés aux coins des magasins ou dans les cours des maisons cossues. Suite de la chronique de Philippe Verseils sur Haïti où il est engagé auprès de la Fédération Protestante d’Haïti.
Les paroles de Michel MAFFESOLI résonnaient en moi au cœur de ces rues grouillantes de vie, de couleurs, de sourire et d’efforts.
” On a tendance à analyser ce qui est institué, les grandes institutions stables. Il faut aussi analyser ce qui est instituant… car la vie s’affirme hautement, la vitalité retrouve force et vigueur, elle se vit en minuscule et il est nécessaire pour la comprendre d’en écrire les miettes éparses dont l’entièreté fait sens “.
Le quotidien est le terreau à partir duquel peut croître le vivre ensemble, c’est dans la banalité et sur le long terme que se crée et perdure l’être ensemble d’une société.
Ces paroles font écho à une réflexion de la romancière haïtienne Kettly MARS dans le petit article qu’elle signe dans l’ouvrage collectif ” Refonder Haïti ” :
” Comme l’écrit Gramsci, ” ce qui advient, n’advient pas tant par le petit nombre qui souhaite que cela advienne que parce que la masse des hommes abdique sa volonté, laisse faire, laisse se nouer les nœuds que seule une épée pourra par la suite défaire, laisse promulguer les lois que seule la rébellion fera abroger, laisse arriver au pouvoir les hommes que seule la mutinerie pourra renverser. La fatalité qui semble dominer l’histoire n’est rien d’autre au fond que l’apparence illusoire de cette indifférence, de cet absentéisme ” (A.Gramsci, ” les indifférents “, La Città futura, 1917). Personne n’a de solutions, mais tous, nous sommes la solution. Avant les documents, les projets, les conférences nationales et internationales, les ONG, les études coûteuses -les mêmes répétées à l’infini- les contrats et les dons, notre pays a besoin d’hommes et de femmes honnêtes, compétents et durs “.
Cela fait plusieurs jours que je me mets devant mon ordinateur pour commencer cette lettre de nouvelles et que les mots se bousculent sans parvenir à s’organiser, comme si les phrases s’opposaient, se contredisaient faisant ainsi perdre tout sens au texte. Comme si deux regards se croisaient en moi, deux lectures du monde qui m’entoure qui se percutent et se repoussent à l’instar de deux aimants opposés qui s’écartent avec d’autant plus de force qu’ils se rapprochent l’un de l’autre. Comme si chacun de mes yeux, en regardant la même scène, ne voyait plus la même chose.Suite de notre série sur Haïti avec le pasteur Philippe verseils, envoyé par le Service Protestant de Mission (partenaire des EEUdF pour les formations à la solidarité internationale) en Haïti auprès de la Fédération Protestante Haïtienne.
A 16h53, 35 secondes de silence ont pétrifié la ville
comme elles l’avaient ensevelie il y a tout juste un an.
Plus une parole, plus un geste pour marquer ce temps de mort.
Bref instant de mémoire vivante et vibrante pour tant de morts.
Je le ressens en cet instant comme une fracture : je ne suis pas d’ici.
Je ne sais pas si les grandes douleurs sont muettes, mais les souffrances des autres sont indicibles.
Elles ne se partagent pas.
Elles ne nous appartiennent pas.
Les exprimer à leur place serait comme les leur voler.
Les façonner de mots serait en nier l’horreur.
Un éditorialiste du Nouvelliste nous l’avait demandé : « Je suggère que nos amis étrangers nous laissent seuls pour un jour au moins. Pour un seul jour. Pour que les Haïtiens puissent enfin communier seuls avec leurs morts. Nous avons besoin de retrouver un peu de paix ce jour-là. Seuls avec les nôtres (1) ».
Comment pourrions-nous en ce jour faire mémoire ensemble de souvenirs qui ne nous sont pas communs ?
Je ne peux que vous dire l’émotion qui m’étreint.
Je ne veux pas cacher les sanglots retenus qui me serrent la gorge.
Ils me viennent de la vision de leur peine et non de l’évocation de leurs maux.
Je ne peux, en ce jour, que vous transmettre leurs propres paroles :
« Dans un an et un jour, j’irai pleurer sur les fosses communes qui ont enseveli mes frères et mes sœurs.
Je ferai la prière de l’adieu.
Je prononcerai l’absoute qui libèrera leurs âmes de l’horreur de ce monde et qui les purifiera de toutes les souillures.
Dans un an et un jour, je libèrerai ma folie et enterrerai mon désespoir.
Je danserai ma résurrection au son des vaccines et des tambours.
Je ferai entendre un chant de vie sur la terre qui a recueilli les membres mutilés de mes frères et sœurs.
J’ouvrirai les portes fermées du deuil.
Je brûlerai l’encens dans les cathédrales.
Je jetterai du parfum sur les autels et les reposoirs.
Je secouerai avec fracas le potomitan debout au milieu de la terre.
Dans un an et un jour, je jetterai mes habits de deuil.
Mon cœur aura assumé la malédiction des cent mille morts, des cent mille malheurs, des cent mille vies dispersées par le vent du destin.
Je me réconcilierai avec mes morts, avec mon pays, avec mes autres, avec moi-même.
J’aurai appris du malheur l’humilité des sages, la témérité des braves, l’audace des éprouvés et le courage des déshérités.
J’aurai appris la valeur des larmes, la force du chagrin et l’apaisement du réconfort.
Dans un an et un jour, je chanterai pour eux, pour nous.
Pour eux qui sont morts pour nous et nous qui vivons pour eux, qui porterons désormais leurs rêves et leur idéal, leurs passions et leurs confessions (2) ».
(1) Pierre ERICQ,
Le Nouvelliste, 5 Janvier 2011
(2) Maismy-Fleury FLEURANT, « Absoute », in Les semences de l’Espoir, recueil de poésies publié par les Editions du CIDIHCA, Montréal, en 2010
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