img_6439.jpgAyant été coopérant au Cameroun de 1995 à 1997, j’ai eu l’immense chance de découvrir la culture africaine. Comme ce qui vous est proposé dans la démarche Scouts du Monde où, après une découverte Scouts du Monde (un camp Canaan), vous pouvez mettre en oeuvre votre projet, j’ai cherché à décrire tout ce qu’a pu m’apporter l’Afrique. Et par ce biais tenter de faire partager avec mes amis français l’expérience singulière de ce séjour tropical. Contribuer à un dialogue interculturel fécond afin de déjouer toutes les tentations d’un repli frileux de l’Occident toujours prompt à clamer sa supériorité ou sa suffisance et à inonder de napalm certaines terres lointaines.

Ce texte est une tentative d’explication de quelques mécanismes sociaux en Afrique. Certains n’y verront peut-être qu’une collection de préjugés, d’a priori et de catégorisations simplistes. Malgré cette simplification inéluctable je souhaiterai développer quelques considérations. Ces considérations tendent à montrer que l’Afrique a aujourd’hui à sa disposition deux systèmes de valeurs, d’organisation sociale, de légitimation symbolique et politique. Aujourd’hui ces deux systèmes - le système traditionnel et le système occidental - se chevauchent et vivent en connivence. Ainsi chaque acteur va utiliser, à chaque moment de sa vie des actions faisant référence à l’un ou l’autre de ces systèmes, souvent afin de maximiser ses profits matériels immédiats.

Ka Mana dans « Christ d’Afrique » présente en introduction le fond culturel africain basé sur cinq choix d’existence :

  • «Le choix du respect absolu du monde invisible et de l’ouverture permanente à la transcendance. Cette transcendance, vécue à travers des rituels, des obligations sociales, médiatisent le monde invisible dans des relations entre l’homme et le réel, entre l’homme et l’homme, entre l’homme et l’absolu.
  • Le choix de la communauté comme valeur première de l’existence sociale. L’individu, sans être nié en tant qu’individu, ne trouve sens et destinée qu’au sein de cette communauté dont il ne peut pas sortir sans se renier.
  • L’importance de la tradition comme cadre d’épanouissement des êtres. C’est une attitude d’harmonie avec les générations anciennes qui ont posé les fondements de notre humanité dans un savoir sûr et certain.
  • L’invisible, la communauté et la tradition sont les piliers de la confiance dans le destin. Cette propension à donner du temps au temps, à laisser l’avenir venir, sans être une attitude d’irresponsabilité, est fondée sur la certitude qu’au fond de tout ce qui arrive la force du bien et de la bienveillance de l’invisible triomphera.
  • D’où le choix de la vie envers et contre tout. Rien de ce qui est humain ou inhumain ne peut détruire la confiance dans la vie. »

L’événement majeur pour l’Afrique a été le choc de sa rencontre avec la civilisation occidentale. Cheik Hamidou Kane décrit admirablement ce conflit, cette tension dans « L’aventure ambigüe »

« Le pays des Diallobés n’était pas le seul qu’une grande clameur eut réveillé un matin. Tout le continent noir a eu son matin de clameur.

Etrange aube. Le matin de l’Occident en Afrique noire fut constellé de sourires, de coups de canon et de verroteries brillantes. Ceux qui n’avaient point d’histoire rencontraient ceux qui portaient le monde sur leurs épaules. Ce fut un matin de gésine. Le monde connu s’enrichissait d’une naissance qui se fit dans la boue et le sang. De saisissement les uns ne combattirent pas. Ils étaient sans passé donc sans souvenir. Ceux qui débarquaient étaient blancs et frénétiques. On n’avait rien connu de semblable. Le fait s’accomplit avant même qu’on pris conscience de ce qui arrivait. Certains comme les Diallobés, brandirent leurs boucliers, pointèrent leurs lances ou ajustèrent leur fusils. On les laissa s’approcher, puis on fit tonner le canon. Les vaincus ne comprirent pas. D’autres voulurent palabrer. On leur proposa au choix, l’amitié ou la guerre. Très sensément, ils choisirent l’amitié ; ils n’avaient point d’expérience.

Le résultat fut le même cependant partout. Ceux qui avaient combattus et ceux qui s’étaient rendus, ceux qui avaient composé et ceux qui s’étaient obstinés se retrouvèrent, le jour venu, recensés, répartis, classés, étiquetés, conscrits, administrés.

Car ceux qui étaient venus ne savaient pas seulement combattre. Ils étaient étranges. S’ils savaient tuer avec efficacité, ils savaient guérir avec le même art. Où ils avaient mis du désordre, ils suscitaient un ordre nouveau. Ils détruisaient et construisaient. On commença, dans le continent noir, à comprendre que leur puissance véritable résidait, non point dans les canons du premier matin, mais dans ce qui suivait ses canons. Ainsi, derrière les canonnières, le clair regard de la Grande Royale des Diallobés avait vu l’école nouvelle. »

Les africains se rendirent vite compte que le blanc ne luttait pas à armes égales. Le blanc possédait la technique et la survie des noirs face aux blancs passait par la domestication de ses savoirs.

La Grande Royale des Diallobés préconise donc d’apprendre l’art de vaincre sans avoir raison : « Notre grand père, ainsi que toute son élite, ont été défaits. Pourquoi? Comment? Les nouveaux venus seuls le savent. Il faut aller le leur demander ; il faut aller apprendre chez eux l’art de vaincre sans avoir raison. Au surplus le combat n’a pas cessé encore. L’école étrangère est la forme nouvelle de la guerre que nous font ceux qui sont venus, et il faut y envoyer notre élite avant d’y pousser tout le pays. »

Comme dit Ka Mana, ceux qui ont vaincu sans avoir raison ont fait d’autres choix que nous : « Au respect de l’invisible, ils ont préféré la domination du visible; à la conformation aux traditions, le culte de l’innovation ; à la quête d’harmonie, la célébration des conflits créateurs ; à la vie à tout prix, l’agression contre la vie s’il le faut ; à la patience confiante dans le bien, l’urgence de l’action qui n’a pas peur d’assumer le mal jusqu’au bout » ; à l’intégration de l’homme dans la nature, la domination de l’homme sur la nature.

« Devant une culture qui a organisé ses forces d’existence à partir de ces principes, la puissance et la violence ne pouvaient que s’imposer comme protocole de l’ordre des relations avec les autres cultures : l’option de vaincre sans avoir raison. »

Pour assurer sa survie, l’africain a du connaître et maîtriser la technique occidentale sans pour autant abandonner sa culture, son organisation sociale d’origine. L’africain d’aujourd’hui se trouve devant une société qui est un mélange de tradition et de techniques occidentales. Pour chacune de ses actions il a souvent la possibilité d’agir suivant la culture occidentale ou suivant sa culture d’origine. Ces deux systèmes d’organisation, de représentation symbolique, de valorisation sociale sont devenus tellement imbriqués et enchevêtrés qu’il devient difficile de discerner la part de l’un et de l’autre.

Face aux multiples injonctions des bailleurs de fonds internationaux (FMI, Banque Mondiale, etc…), des multiples ONG de développement qui le pressent à rationaliser ses organisations, l’africain a souvent acquiescé, fait mine de se convertir pour profiter des subsides versés. Il n’a pas hésité à dénaturer les systèmes importés comme l’Etat ou l’Eglise, à leur enlever leur substance pour pouvoir redistribuer au profit de leurs familles les richesses dont ils regorgent. Soumis à la pression combinée de sa communauté d’origine et de sa précarité matérielle, il a cultivé l’indocilité (selon le mot d’Achille Mbembe) face aux règles de gestion que lui a appris le blanc. Je ne suis pas sûr que l’africain en général souhaite se développer à l’instar des économies occidentales. Faut-il d’ailleurs le leur souhaiter quand on voit l’impasse sociale et écologique où cela peut mener ? Je ne suis pas sûr qu’un africain soit heureux dans un système occidental et il me semble qu’il a développé des stratégies de défense face au chemin que l’occidental compte lui faire prendre, qu’il est devenu indocile.

Vous aurez certainement l’occasion d’aborder aussi ces questions lors des week-end Fosoli.

PS : Les autres textes que j’ai écris sur mon expérience camerounaise sont disponibles sur le site des anciens envoyés du DEFAP.